Jeux de rôles internationaux
L'Éthiopie ne constituait pas vraiment un marché de taille pour les avionneurs, mais les enjeux politique étaient majeurs pour les puissances coloniales en Afrique.
La Grande Bretagne et l'Italie, dont les territoires coloniaux encerclaient l'Éthiopie, n'étaient pas en position de fournisseurs crédibles pour l'aviation du Négus. Elle s'ingénièrent par contre à en contrarier la réalisation par des accords internationaux et à déstabiliser le soutien qu'apportait la France sur le terrain pour valoriser l'accès à la mer qu'elle offrait à l'Éthiopie par Djibouti et la ligne du chemin de fer franco-éthiopien.
Pour ce faire, les presses anglaise et italienne, jouant sur la fierté du Négus et des dirigeants éthiopiens, engagèrent une campagne présentant Maillet comme sauveur de l'Éthiopie. Ce dernier et la presse française (Le Matin) amplifièrent par une autosatisfaction naïve la répercussion de cette campagne.
Si l'Allemagne derrière Junkers fut le principal concurrent des industriels français, elle eut à surmonter d'abord le crash en décembre 1929 d'un W33 qui provoqua le décès d'un oncle du négus que maillet exploita en favorisant le renvoi des deux pilotes allemands. Leur remplacement tardif par Weber ne favorisa en réalité pas Junkers malgré les offres ambitieuses et commercialement attractives (grandes facilités de paiement) que la société fit par la suite. Weber joua en effet son propre jeu en prônant auprès des dirigeants éthiopiens la création d'une industrie aéronautique nationale dont il démontra la faisabilité en construisant sur place à partir des plans du Meindl Van der Nes au moins un exemplaire d'un appareil dénommé Ethiopia 1.
Conflits fratricides
Mais la principale cause de destruction de la position française fut la guerre acharnée que se livrèrent ses propres motoristes.
Les accords internationaux entre la France, l'Italie et la Grande Bretagne avaient été tournés avec la livraison en août 1929 - via la Belgique et une compagnie de transport allemande - de trois Potez 25 à moteur Lorraine, répondant à une commande passée par "Belaten Guetta Wolde Maryam Ayele", Directeur du Ministère de l'Intérieur abyssin. Satisfait du résultat, le Négus décida son renouvellement et un contrat identique fut de nouveau passé.
Entre temps, Hispano-Suiza s'était attaché les services d'un agent local d'origine grecque, Monsieur Balanos, bien introduit mais pas nécessairement fiable représentant d'intérêts italiens. Il démontra son efficacité en obtenant du directeur éthiopien -malgré un surcoût de 48000 francs par appareil - le remplacement dans le contrat des moteurs Lorraine par des Hispano, pour une livraison des appareils en juin 1930.
Furieux, et souhaitant faire annuler cette commande, Maillet adressa au Négus un rapport incendiaire sur les Potez Hispano, se mettant à dos non seulement Monsieur Balanos, mais également Belaten Guetta, signataire du contrat Potez mais également du contrat de travail de Maillet lui-même.
Malgré la position très favorable initialement acquise par Maillet auprès du Négus, les intrigues des uns et des autres, amplifiées par le manque de sens politique et les erreurs de Maillet lui-même conduisirent inéluctablement à la résiliation rapide de son contrat.
Au printemps 1930, le Négus décida la commande à Farman d'un F192 à moteur Salmson. Les conditions exactes de cette décision nous sont inconnues, mais la concurrence en fut sans aucun doute informée. Or, au printemps 1930, s'achevait également les essais d'une nouvelle version de l'appareil, le F194 à moteur Hispano.
C'est dans ce contexte que se place en avril 1930 le voyage à Addis-Abeba d'Henri Rabatel avec le premier exemplaire de série du F194. La discrétion relative qui entoure ce voyage malgré son caractère encore exceptionnel pour l'époque confirme, si besoin est, qu'il est difficile de n'y voir qu'un "beau voyage de tourisme" pour reprendre le titre de la revue Hispano-Suiza.