19 novembre 1935 : le Negus décolle d'Addis-Abeba pour visiter le front
La fin du Beechcraft B17L NC 14405
Il ne semble pas que le NC 14405 ait joué un rôle significatif dans la suite des événements. Basé à Addis-Abeba, il aurait été accidenté lors d'un atterrissage malheureux en décembre 1935, mais réparé. Il aurait été finalement détruit au sol le 4 avril 1936, en même temps que le dernier Farman F.192, lors d'un mitraillage au sol par les aviateurs italiens. Ses restes seront découverts par les Italiens lors de la prise de la ville, le 5 mai.
(2) Les occupants du Beech n'ayant pas eu la même inquiétude à Katassa, il serait logique de supposer que cette décoration a été peinte à port Soudan, à l'exception de la croix égyptienne qui aurait été peinte par Drouillet à Assouan.
Addis-Abeba (octobre - novembre 1935)
Après 5 jours d'attente, le 21 octobre, Drouillet et Vilmorin décident de s'envoler vers Addis-Abeba. N'ayant mis dans la confidence que le capitaine Gaubert qui abrite le Beech dans un Bessoneau de la base, ils rejoignent le terrain vers 04h00, et à 04h30, Drouillet s'envole vers le nord suivant autant qu'il peut le relief pour éviter d'être repéré. Vers 07h30, il se pose sur le terrain d'Addis-Abeba, où il trouve Yvan Demeaux, ami d'enfance de Villeneuve sur Lot, en compagnie d'Atto Tadessa Machacha, secrétaire particulier du Négus et responsable de l'aviation éthiopienne. Drouillet ne peut évidemment manquer cette occasion inespérée de demander une audience au Négus ...
Le surlendemain, il est ainsi reçu par le Négus qui s'informe tant des motifs de sa proposition que de ses relations avec Demeaux. Curieux d'évaluer le potentiel de cet avion non militaire, et seulement à moitié convaincu par les réponses (malgré ses convictions personnelles, il vient de faire une véhémente diatribe contre l'utilisation de l'aviation, non conforme à une véritable culture de guerrier!), il demande à Drouillet de mener à bien une mission de liaison avec le Ras Desta Damtu à Makallé, commandant des troupes sur le front nord, ce que Drouillet ne peut qu'accepter. Ce dernier trouve cependant une conviction supplémentaire en la personne d'un passager intéressé, H. R. Knickerbocker, envoyé spécial de Hearst International qui n'hésite pas à payer une somme importante (100.000 francs, selon Drouillet) pour participer au voyage.
Le décollage a lieu d'Addis-Abeba , sans doute le 9 novembre, vers 06h00 du matin. Après 3h00 de vol, Drouillet se pose à Dessye où les voyageurs sont attendus. Le lendemain vers 05H00, ils repartent survolant successivement Adwa, Axoum, puis Makalle. Drouillet descend le plus bas possible sur les sites majeurs pour identifier les positions des combattants ; les deux reporters accumulent les photographies que Knickerbocker complète par un film. Sur Makalle, ils sont salués par un feu nourri, de l'une ou l'autre partie d'ailleurs, dont le Beechcraft gardera quelque trace. Puis, estimant être resté assez longtemps sur zone, et craignant une intervention de la chasse italienne, Drouillet rentre sur Dessye. Le lendemain, ils sont de retour à Addis-Abeba et le rapport de Drouillet, appuyé par les photographies de ses compagnons, passionne le Négus qui les invite à déjeuner au palais impérial. Convaincu des possibilités de l'avion, Hailé Sélassié achète l'appareil pour 25.000 thalers que Drouillet ira recevoir à la banque sous forme de 50 sacs de 500 pièces d'argent.
Devant la montée du conflit, le gouvernement français prend la décision de rapatrier la mission militaire; elle est publiquement connus à Addis-Abeba le 20 novembre. Peut-être est-ce la raison pour laquelle, quelques jours après son retour de Dessye, le Négus a proposé à Drouillet de lui confier l'organisation de l'armée de l'air abyssinienne. Ce dernier se voit suggérer par l'ambassadeur de France de se contenter d'un titre de "Conseiller de l'Air", accepté sans problème par le Négus.
Le 19 novembre, à 06h30 du matin, trois appareils décollent d'Addis-Abeba. Parmi eux figurent le Fokker trimoteur transportant le Négus (qui serait piloté par Drouillet) et le Beechcraft. Le médecin et le secrétaire particulier du Négus sont du voyage. Vers 09h00, ils se posent à Djidjiga, où le Négus tient une conférence avec le Ras Nacibu, gouverneur de Harrar, et le général turc Wehib Pacha, conseiller technique sur le front de l'Ogaden. Le Négus inspecte ensuite l'arrière front en voiture. Le lendemain, il prend de nouveau la voiture pour se rendre à Harrar, avant de rejoindre Dire Dawa. Le 21 novembre, à 06h30, il en redécolle pour se poser à Addis-Abeba deux heures après.
Ce sera la dernière mission aérienne de Drouillet avec son Beechcraft sur les champs de bataille éthiopiens. Le Négus lui demande en effet de partir aux États-Unis négocier l'achat de 5 Beechcraft bimoteurs (les Beech 18 en développement ne fera cependant son premier vol qu'en janvier 1937). Début décembre, il quitte l'Éthiopie pour rentrer en France.
Début 1935, René Drouillet travaille pour Morane-Saulnier à l'école de pilotage de Toulouse, tout en soutenant le développement des aéro-clubs dans le Sud-ouest, tout particulièrement dans sa ville natale d'Agen. C'est alors qu'il est rappelé à Villacoublay pour l'ouverture du cours des élèves des corps techniques. Cette activité ne dure cependant qu'un temps; Robert Morane doit en effet réduire ses effectifs de pilotes moniteurs. il propose alors à Drouillet de prendre contact avec Maurice Salle, représentant de Beechcraft, qui cherche un pilote pour la promotion du Beechcraft 17. Son Staggerwing B17L, numéro 24, récemment arrivé des États-Unis est un appareil moderne, mais non conforme aux normes du STAe. Ne pouvant être homologué, il conserve son immatriculation américaine : NC 14405. L'appareil ne plait pas à Jules Landry, mais enthousiasme René Drouillet qui est embauché par Maurice Salle.
Pendant 2 mois, Drouillet présente l'avion en Europe sans incident. Cependant, au retour d'un voyage à Bruxelles, le train se bloque à mi-course à la descente. Après divers essais, Drouillet est obligé de se poser dans cette configuration, plaquant l'avion au sol, moteur coupé; heureusement, les dégâts se limitent à de la tôle froissée et le Beechcraft est remis en état dans la semaine aux ateliers Bréguet.
Un mois plus tard, alors que René Drouillet amène Maurice Salle à Rome, le train s'effondre après l'atterrissage, au roulage vers les hangars. L'intervention de M. Barnes, ingénieur pilote de Beechcraft, vient encadrer la réparation par les mécaniciens italiens, puis rentre à Paris avec Drouillet, restant une semaine sur place pour expérimenter et contrôler le fonctionnement du train.
Pendant cette année 1935, la tension monte en Éthiopie. Le Négus cherche à développer sa force aérienne, et pendant l'été 1935, les aventuriers et mercenaires rejoignent le pays. René Drouillet suggère à Maurice Salle de vendre l'avion à l'Éthiopie. Mais, comme d'usage pour elle dans ce domaine, l'ambassade ne peut qu'indiquer que la décision est prise sur place par le Négus. René Drouillet propose alors (probablement non sans enthousiasme) de convoyer l'avion sur place. Mettant ses conditions, Maurice Salle accepte de lui confier cette mission qui marque un tournant dans l'existence de René Drouillet, qui fait les démarches nécessaires, et fait modifier l'avion par adjonction d'un réservoir supplémentaire augmentant son autonomie de 5h (1200km) à 8h (1900km).
octobre 1935, Addis-Abeba
De Paris à Addis-Abeba (octobre 1935)
C'est sans doute dans les derniers jours de septembre ou au tout début octobre que se situe le départ de Drouillet pour l'Éthiopie. Nous n'en connaissons pas la date exacte, mais il lui faudra pratiquement 3 semaines pour surmonter les difficultés de son voyage, qui se termine à Addis-Abeba le 21 octobre.
Un matin, à 10h30, René Drouillet décolle de Villacoublay avec un ami, l'explorateur, journaliste et écrivain Henry de Vilmorin, qui a vécu un an en Éthiopie et en parle la langue. Après un déjeuner à Nice, ils atterrissent vers 21h00 à Athènes, où ils passent la journée du lendemain.
Le jour suivant, à 5h00 du matin, le Beechcraft décolle pour traverser la Méditerranée vers la Crète et l'Égypte. La cabine est surchauffée et les émanations d'éthyl provenant du réservoir supplémentaire font somnoler Drouillet. Henry de Vilmorin guérit cette tendance au sommeil en ouvrant une bouteille de champagne. Poursuivant leur traversée, ils atterrissent finalement à Mersa Mathruh où ils prennent contact avec les autorités égyptiennes qui leur imposent de rallier Alexandrie le lendemain matin. Décollant de bonne heure, ils s'y posent un peu après 9h00, pour subir les contrôles et la visite de l'avion par la douane et la police. L'accueil est cordial, le colonel commandant la base les invitant à déjeuner avant leur départ vers Héliopolis. Ils passeront cependant une semaine au Caire pour régler des formalités "imprévues". Leur séjour se passe en festivités et réceptions entre Le Caire et Alexandrie. Ils font à cette occasion la connaissance du "Capitaine Strunk", à l'allure très militaire, qui se présente comme correspondant de guerre, envoyé d'un grand journal allemand. . Tous trois font une excursion avec le Beechcraft dans une zone en rébellion où ils sont, heureusement pour eux, bien accueillis par les rebelles. Ils en reviennent par contre encadrés par deux appareils de la RAF, l'avion est mis sous bonne garde et ils auront quelques difficultés à s'extraire de la situation diplomatique ainsi créée.
Enfin, ayant résolu leurs problèmes, les trois hommes - Strunk a convaincu Drouillet et Vilmorin de le prendre avec eux - repartent vers Kassala, ville frontière entre le Soudan, l'Érythrée et l'Éthiopie, contrôlée par les Italiens et les Britanniques.
A leur arrivée sur le terrain d'Assouan, ils trouvent la piste encombrée par une longue caravane, qui au lieu de s'éloigner, contemple leur arrivée et admire les évolutions de Drouillet qui tente de les faire dégager. Incapable d'obtenir le résultat qu'il souhaite, ce dernier se voit finalement obligé d'atterrir sur le mauvais côté du terrain avec le vent dans le dos et l'avion termine sa course par un pylône, heureusement sans gravité. Une croix égyptienne trouvée par Drouillet à Assouan lui servira par la suite de souvenir de cet incident.
L'étape suivante vers Kassala les voit partir de nuit pour éviter au maximum les grosses chaleurs. Vers 8H00, l'avion a déjà du mal à progresser malgré une montée à 3000m pour tenter de conserver un peu de fraicheur. Se posant à Wadi Halfa vers 09h00 pour ravitailler, ils en repartent à 11h00 et toute la longueur du terrain leur est nécessaire pour décoller l'avion à pleine charge. Suivant les instructions qui lui ont été données, Drouillet suit le Nil jusqu'à Atbara, puis recherchant une altitude d'au moins 1000m avec un fort vent de face parvient sur Kassala où il atterrit à 19h00 où, la nuit tombant, deux voitures phares allumés leur indiquent la piste. Si l'accueil de Drouillet et Vilmorin par les Anglais et les Italiens est ouvert, interdiction leur est faite d'aller plus loin; ils sont conduits à l'hôtel et invités à dîner tandis que Strunk, mis de côté et ayant "une idée derrière la tête" , prévoit de rester à Kassala.
Le lendemain matin, le Beechcraft repart donc vers le nord, mais vers Atbara, au lieu de continuer vers Wadi Halfa, vire vers l'est et Port Soudan. Vilmorin y prend contact avec le gouverneur soudanais qui les invite le lendemain à déjeuner. Vers minuit, ils redécollent sur une piste bénéficiant de la pleine lune et d'un éclairage de fortune constitué de 18 lampes tempêtes alignées. Avec la chaleur, l'air n'est guère porteur et Drouillet met près de trois heures pour monter à 3000m. Le vent de face se renforçant, l'essence n'est pas suffisante pour atteindre Djibouti, et Drouillet se voit obligé de se poser en terre italienne à Assab avec son avion décoré de croix éthiopiennes sur les plans, d'une inscription en amharique et d'une croix égyptienne sur le fuselage (2). Arrivant en basse altitude pour dissimuler ses ailes, il se pose néanmoins sans encombre et la mention de "Service de presse " utilisée par Vilmorin sert de mot de passe. Tout en s'étonnant de la présence d'une immatriculation américaine sur cet appareil français, le commandant italien ne fait pas de difficultés pour leur offrir les 50l d'essence nécessaires pour atteindre Djibouti et les invite à déjeuner. Enfin, vers 15h00, ils redécollent, soulagés de ne pas avoir été arrêtés pour se poser sur le terrain de Djibouti où stationnent une douzaine d'avions de tourisme de diverses nationalités.
Nombreux sont en effet les journalistes venus par avions, attendant une autorisation pour rallier Addis-Abeba. Le fait que la ville soit défendue par des Oerlikon 20mm servis par les Suédois tend à annihiler les tentations de la joindre sans prévenir par la voie des airs. Mais, après 5 jours d'attente, Drouillet et Vilmorin décident de ne pas rester dans le troupeau et de prendre leurs risques.
Des avions pour l'Ethiopie
Beechcraft B17L, NC 14405
(1) Roland Strunk, ancien officier du front autrichien de la Grande Guerre, fut célèbre dans les années 30. Grace à sa relation professionnelle avec Gunter d'Alquen, proche d'Hlmmler qui le considérait comme un trés bon journaliste, il fut intégré comme Hauptsturmfuhrer dans les SS. Parlant couramment italien, il fut pendant la guerre d'Ethiopie correspondant du principal journal nazi "Volkishcher Beobachter". Il fera alors un article sur sa rencontre avec Drouillet. L''année suivante, il suivra la Guerre d'Espagne auprès du Général Franco; il décèdera quelque temps après à l'issue d'un duel qu'il aura avec un responsable des Jeunesses Hitleriennes le 17 octobre 1937.
B17L NC 14405 Addis-Abeba, novembre 1935
Essai de restitution