Philippe d'Estailleur-Chanteraine
"Pas d'empire sans aviation"
(3) cette approche originale, qui échappe à la vision française traditionnelle du réseau en étoile centré sur la Métropole ne sera jamais développée. A cette époque, la liaison nord-africaine Maroc - Algérie - Tunisie est d'ailleurs toujours balbutiante, la composante algérienne en particulier restant totalement sous développée au "profit" des lignes Toulouse - Maroc et Marseille - Tunis.
(2) propositions dans lesquelles on reconnait les futurs réseaux d'Air Afrique et de l'Aéro-Maritime
1930 - 1939 : Grand voyageur, défenseur de l'Empire et administrateur délégué de la SGA
Avant son départ, Ph.d'Estailleur-Chanteraine publie une biographie d'Abd-El-Kader qui constitue toujours l'une des références sur le sujet.
Entretemps, n'ayant qu'une culture aéronautique limtée, il a constitué grâce à ses relations un équipage expérimenté : Fernand Giraud (pilote), Jean Mistrot (mécanicien) et le Lt-Cl Pierre Weiss (navigateur). Le départ a lieu le 8 avril 1931alors que s'ouvre l'Exposition Coloniale; le retour, espéré avant le 20 mai, date à laquelle se termine la permission de Weiss, juste avant la clôture de l'Exposition Coloniale, sera retardé par un accident majeur survenu au départ de Brazzaville le 30 avril. L'avion, obligé à se poser par une tornade tropicale, est sèrieusement endommagé. Weiss se voit obligé de rentrer en France, mais Mistrot avec l'aide de la Sabena parvient à assurer les réparations sur place et les trois partenaires restant boucleront leur périple avec succès pour revenir au Bourget le 17 juillet.
En septembre, apprenant l'accident survenu à Oufa au "Trait d'Union 2", Philippe d'Estailleur-Chanteraine propose de transporter sur place avec son "Paris" la mission officielle. Malheureusement l'avion n'est pas prêt et la mission officielle partira en train, dédaignant au passage le Farman F.291 "privé" de Jacques de Sibour qui accomplira sa mission au secours de Doret ...
En 1932, Philippe d'Estailleur-Chanteraine réalise une traversée est-ouest de l'Afrique, de Djibouti à Dakar. Pour ce faire, le "Paris" a été équipé d'un moteur Algol plus puissant que son Mizar d'origine et Philippe d'Estailleur-Chanteraine a appris à piloter avec le chef pilote de Farman, Aimé Freton, qui sera son pilote pour le projet, Giraud qui se marie étant indisponible. Partis de Paris le 14 avril, l'équipage sera de retour le 29, ayant réalisé le trajet Djibouti - Dakar, soit 8800 km, en 3 jours 14 heures.
Ces voyages se concluront en 1931 par un rapport au gouvernement, étoffé et complété en 1932. Il suggère la création de deux liaisons "impériales", à vocation mixte politique et commerciale sur la base du modèle britannique. La première relierait la Métropole à Madagascar par le Sahara, l'Afrique Equatoriale, le Congo belge et le Mozambique; la seconde suivrait la voie côtière jusqu'à Pointe Noire et l'Angola (2). Deux bretelles se grefferaient sur ces lignes, l'une de Dakar vers Niamey, l'autre de Fort-Lamy à Douala; éventuellement une liaison pourrait être faite avec le Nigéria britannique.
Ph. d'Estailleur-Chanteraine pose en outre le problème de la transversale nord-africaine Maroc-algérie-Tunisie, qu'il intègre dans une logique plus large allant de l'Asie Mineure à l'Amérique du Sud (3). Enfin, il propose le rattachement de Djibouti soit aux Imperial Airways, soit à la ligne France-Indochine via la Syrie.
En juillet de la même année, Phlippe d'Estailleur-Chanteraine, qui a semble t'il pris goût à l'aéronautique, participe au meeting international de Clermont-Ferrand, s'y classant à la quatrième place.
En 1933, le glissement de Philippe d'Estailleur-Chanteraine dans le monde aéronautique est acté : il devient administratreur délégué de la SGA, prenant les rênes du groupe pour l'actionnaire de référence, Lorraine-Dietrich. Il amène avec lui comme chef pilote Aimé Freton auquel il remet alors la Légion d'Honneur.
En novembre, tous deux font un aller-retour à Rabat pour y accueillir la Croisière Noire équipée de Potez 25 (à moteur Lorraine), sous les ordres du général Vuillemin.
De 1934 à 1940, il est vice-président de la Fédération Aéronautique de France. En mars - avril 1934, suite à des problèmes de santé, il reste hospitalisé quelques temps. En août, il s'inscrit avec Freton pour la Mc Robertson race (Londres - Melbourne), mais l'équipe déclarera forfait du fait de leur incapacité à trouver l'hélice à pas variable adéquate pour leur Potez 39 à moteur Lorraine-Petrel.
En 1936, Philippe d'Estailleur-Chanteraine reprend son F.199 "Paris" pour un nouveau voyage, cette fois-ci vers les Indes sur une suggestion de Maryse Hilsz. Ayant été nanti par le gouvernement d'une mission de présence aux Indes françaises, soumises à la pression britannique, et d'une mission diplomatique en Iran, Philippe d'Estailleur-Chanteraine s'envole le 6 avril du bourget avec un équipage composé de Paul de Forges comme pilote, Vernaz comme mécanicien et le docteur Max Richou. Au terme d'un long périple, l'équipage est de retour au Bourget le 22 juin. Le récit établi en collaboration avec le docteur Richou en sera publié en 1938 ("25.000 kilomètres au dessus de l'Asie").
En 1938, il fait don de son appreil au Musée des Colonies.
1914 - 1930 : diplomate et historien
Philippe d'Estailleur-Chanteraine est né le 10 octobre 1894 à Paris. Ses parents sont Walter-André d'Estailleur, lui même fils et héritier spirituel de Gabriel-Hippolyte Destailleur (la famille avait abandonné la particule à la révolution) et Marie Thuault de la Bouverie. De ce côté, Philippe d'Estailleur-Chanteraine s'inscrit dans une lignée de grands architectes; il serait par ailleurs un descendant de Vergennes, ministre des affaires étrangères de Louis XVI. Restant dans la tradition familiale, Philippe d'Estailleur Chanteraine, après la Faculté des lettres de Paris, suit les cours de l'école nationale des Chartes, puis de l'Ecole du Louvre. Il mènera également pendant plusieurs années des études coloniales sous l'égide du général Levé.
La guerre interrompt ses études, mais Philippe d'Estailleur-Chanteraine ne semble pas avoir vu le front et apparait rester dans des fonctions diplomatiques. En 1914, il publie un premier ouvrage de réflexion politique "La Bulgarie traquée", puis en 1918 "France et Pologne : la paix française dans l'Europe orientale", ouvrages de réflexion fondés sur des documents de première main. Simultanément, il publie des articles dans la revue qu'il dirige. Ses activités de l'époque paraissent essentiellement mondaines, littéraires et diplomatiques. Il occupe sans doute un poste dans les bureaux des Affaires Etrangères(?); des bulletins de 1917 font état de sa mauvaise santé. Il est alors Directeur de la "Nouvelle Revue Nationale".
Son action personnelle se développe en 1919, lorsqu'avec trois amis, il rejoint d'Annunzio à Fiume pour faire acte de solidarité avec une proclamation du Comité "France d'abord" comportant une centaine de signatures. D'Annunzio le reçoit avec une certaine méfiance ("Je ne sais pas dans quelle mesure cette solidarité est sincère"), puis l'accueil devient plus chaleureux.
En 1920, il est envoyé en mission diplomatique et voyage en Syrie, en Cilicie et en Palestine à un moment chaud des affaires d'Orient. Il est reçu à Damas en mai 1920 pour un long entretien avec l'emir Fayçal. Il commence à cette époque ses voyages au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, qui se prolongeront les années suivantes. Pendant les troubles pour l'indépendance de l'Egypte, il n'échappera que par une fuite précipitée à des étudiants autonomistes, son élégance britannique le faisant prendre pour un sujet de sa majesté.
En 1921, le roi d'Italie confère à son père la croix d'officier de la Couronne d'Italie et à Philippe d'Estailleur, celle de chevalier. Toute sa vie, Philippe d'Estailleur-Chanteraine restera proche des milieux monarchiques italiens, espagnols ou portugais, tout en restant opposé aux extrèmismes.
En 1922, il participe aux fouilles de Cartage menées par une mission américano-française menée par Francis Byron Kuhn. La même année, il devient président du Comité de l'Entente Française, poste qu'il conservera jusqu'en 1932 et qui soutiendra, politiquement et économiquement, ses grands voyages aéronautqiues ultèrieurs.
En 1922 et 1923, il effectue une mission en Italie, qui se termine par une réception par le Pape. Puis, en 1924, il tente - sans succès - une aventure électorale, se présentant aux élections de Seine et Oise sur la liste d'union nationale en tant que président du Comité "France d'Abord". En parallèle, il développe dans la tradition familiale une activité à connotation artistique.
En 1925, il est fait commandeur de la Couronne d'Italie. Il retournera plusieurs fois en mission en Italie par la suite. Pendant toute cette pèriode, il donne des conférences en Angleterre, en Belgique, aux Pays-Bas... A partir de 1927, il développe aussi une activité à la radio Tour Eiffel, y faisant régulièrement des conférences sur la vie internationale, l'Italie et les rapports franco-italiens. A l'automne 1927, se rendant à Genève en automobile avec sa mère, un grave accident leur vaut plusieurs jours d'hospitalisation. Dès sa sortie de l'hopital, il reprend ses activités de réflexion et de proposition politique dans le cadre de l'Entente Française. C'est alors que naît l'idée de réaliser un Tour d'Afrique destiné à démontrer l'utilité de l'avion dans la création d'un empire colonial, pour "relier tous ces petits morceaux de patrie, éparpillés sur le continent noir" (1) . Il recherche un appui financier auprès de François Coty, directeur de "L'Ami du Peuple", mais ne peut conclure car il n'adhère pas à la logique de records et de raids que soutient ce dernier. Il finit par financer son projet grace à l'aide paternelle, à celle de Lorraine-Dietrich et de ses relations du Comité de l'Entente française qui patronnera le projet. Il acquiert pour ce faire un Farman F.197 - à moteur Lorraine Mizar de 240 cv - immatriculé F-ALGK, qui sera baptisé "Paris" et peint aux couleurs bleu et rouge de la capitale.
Avril 1931 : Mistrot, d'Estailleur-Chanteraine et Giraud
devant le F.197 "Paris"
Source : L'Illustration
1940 - 1965 : la défense de ses convictions "impériales"
Abandonnant sa propriété familiale de Quimperlé devant l'avance allemande, il se réfugiera en zone libre. Ses écrits politiques seront à l'origine de son arrestation par les Allemands le 13 octobre 1943. Emmené au siège de la Gestapo à Cannes, il sera écroué à la prison allemande de Nice, puis à Marseille.
Dans les années qui suivent, Philippe d'Estailleur-Chanteraine poursuivra ses écrits politiques, s'attardant à sa vision du rôle "impérial" de la france et adaptant sa vision et ses actions à l'évolution des relations franco-africaines.
En 1946, il est vice-président de la Compagnie des messageries aériennes. Dans les années 50, malgré la progression de la décolonisation, il reste fidèle à ses convictions du rôle de l'aéronautique dans le développement de l'Afrique. En 1949, il devient président de la Société africaine d'études aéronautiques. En 1953, il crée et préside la Société d'Etudes et d'Exploitation pour l'Assainissement des Territoires d'Outre-Mer, et en 1954, en tant que président de la société d'Entreprise et de matériel Aéronautiques, développe ses idées "vers une politique d'utilisation rationnelle de l'hélicoptère" pour la mise en valeur des territoires africains.
Le 22 janvier 1954, il est élu de l'Académie des sciences d'outre-mer, dont il deviendra président. Il continuera à publier des oeuvres autour de ses sujets de prédilection les années suivantes. A partir de 1960, il préside la société Sépatom.
Il décède à Paris le 23 juin 1965.
(1) Phrase de Roland Lennard citée par d'Estailleur dans Ciels d'Afrique
le Farman F.197 F-ALGK "Paris" à son départ en avril 1931
le Farman F.197 F-ALGK "Paris"
Beauvais, juin 1932
le Farman F.199 F-ALGK "Paris" en 1936
7 avril 1936, départ du Bourget
de g. à dr. : Richou, Vernaz, d'Estailleur, de Forges
Ouest Eclair
Karikal, 29 avril 1936
25.000 kms au dessus de l'Asie
le Farman F.197 F-ALGK "Paris" à Dakar
en avril 1932