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Philippe d'Estailleur-Chanteraine

"Pas d'Empire sans aviation"
La préparation du tour d'Afrique de 1931 avait motivé plusieurs entretiens de Philippe d'Estailleur-Chanteraine, Président du Comité de l'Entente Française,  avec Gaston Doumergues, alors le Président de la République. Ce dernier avait été particulièrement sensible au passage prévu par Djibouti. Il considérait en effet que les français n'avaient pas une juste perception de l'importance politique et stratégique de Djibouti, située sur la route de l'Orient et de Madagascar, et de la nécessité de confirmer cet intérêt par des investissements appropriés.

Cet intérêt était partagé par Paul Doumer, Président du Conseil, qui lors d'une réunion du Comité de l'Entente Française rappela alors un mot de Mangin : "Djibouti - Dakar, deux pôles français essentiels en Afrique."

Lorsque, au retour de son Tour d'Afrique, Philippe d'Estailleur-Chanteraine rencontra de nouveau Paul Doumer, devenu entretemps Président de la République, son prochain itinéraire était tout tracé. Les démonstrations aériennes, tant des Britanniques que des Italiens en Afrique Orientale, le développement des intérêts français en Ethiopie n'avaient fait que consolider ce projet et justifier la nécessité d'une démonstration aérienne française. La question du renforcement des liens entre les colonies françaises, britanniques et belges était également à l'ordre du jour.

Néanmoins pour matérialiser son projet, Philippe d'Estailleur-Chanteraine eut besoin du soutien actif, voire "un peu rude" tant de Paul Tardieu, Président du Conseil et Ministre des Affaires Etrangères, que d'Etienne Riché, Sous-secrétaire d'Etat à l'Aéronautique, pour vaincre les résistances des bureaux, notamment de ceux du Ministère de l'Air alors en pleine restructuration.


Le but du voyage

Le départ et le retour étaient certes parisiens, mais le voyage, outre son aspect de démonstration vis à vis des autres puissances coloniales, visait à évaluer la liaison Djibouti - Dakar et les possibilités de coopération autour des accords existants franco-britanniques, franco-italiens et "franco-abyssins". Philippe d'Estailleur-Chanteraine proposait en particulier d'évaluer le potentiel d'une connexion avec d'autres réseaux à travers notamment le Nigéria britannique.

L'équipage

Philippe d'Estailleur-Chanteraine s'assura de la participation de Mistrot, qui s'était révélée si remarquable tant dans le domaine mécanique que par sa connaissance du terrain lors du tour de l'Afrique réalisé l'année précédente.

Par contre, Fernand Giraud qui se mariait, se désista. Pour le remplacer, Philippe d'Estailleur-Chanteraine trouva Aimé Freton. Pilote de la maison Farman depuis  1929, Freton qui comptait près de 1900 h de vol avait servi de moniteur à Philippe d'Estailleur-Chanteraine pour sa prise en main du Farman, ce qui avait créé des liens. Il s'était illustré les 8 et 9 avril 1931 en battant les records de vitesse sur 100 km et de durée sur avion léger - en l'occurrence le Farman F.231 c/n 7220, s/n 3, F-AJZN "Ric et Rac" en compagnie de A. de Lavergne.

Le 5 mars 1933, Aimé Freton deviendra chef-pilote de la Société Générale Aéronautique. En 1934, Philippe d'Estailleur-Chanteraine et Aimé Freton s'inscriront pour la Mc Robertson Race (Paris - Melbourne) avec un Potez 39 Lorraine Petrel (n° de course 18); mais n'ayant pu trouver d'hélice à pas variable, ils se désisteront et n'achèteront donc pas l'appareil. 

L'appareil

Pour mener à bien son projet, Philippe d'Estailleur-Chanteraine reprit son Farman F-ALGK "Paris". Tenant compte de l'expérience acquise lors du tour d'Afrique, le F.197 à moteur Lorraine "Mizar" de 240 cv était devenu à l'usine d'Argenteuil un F.199 avec moteur Lorraine "Algol" de 300cv.
  
Mise en place à Djibouti du 15 au 24 avril 1932 (# 9000 km en 4j 21h)

Vendredi 15 avril : Toussus-le-Noble - Perpignan (800 km)

Départ de l'aérodrome Farman à 14H00, vol sans problème autre que la rupture de commandes d'un compte-tours vers Montpellier. Atterrissage à Perpignan à 18H40.

Samedi 16 avril : Perpignan - Oran - Tunis (2200 km)
Décollage à 05H40. Fort vent rencontré le long des côtes d'Espagne. Bref atterrissage à Oran à 13H00, puis survol de l'Algérie et atterrissage à Tunis à 17H00. Les documents attendus par l'équipage à Tunis, lettre de crédit et instructions pour la Compagnie des Pétroles, ne sont pas arrivés.

Dimanche 17 avril : Tunis - Tripoli - Syrte (1050 km)
Décollage de Tunis pour Bengazi à 08H30. Le retard dû à de nouveaux déboires administratifs avec la douane italienne à Tripoli, conjugués avec un fort vent de face, impose de passer la nuit à Syrte où le Farman se pose à 17H00.

Lundi 18 avril : Syrte - Le Caire (1600 km)
            
Départ à 05H10. Vol d'une traite avec vent du sud. Atterrissage d'un équipage sale et épuisé à 15H30 à Héliopolis. La ville est en pleine fête du Beïram. Un officier de la RAF apprend à l'équipage d'une part qu'il ne peut repartir, les autorisations de vol n'ayant pas été régularisées entre Paris et Le Caire; d'autre part, que l'itinéraire doit être soumis au Gouverneur Général du Soudan et un atterrissage prévu à Wadi-Halfa. De surcroit, le contrôleur des douanes refuse les livres anglaises et demande le paiement en livres égyptiennes ...

L'arrivée des relations égyptiennes de Philippe d'Estailleur-Chanteraine leur permet de comprendre la situation. En fait, les documents doivent être bloqués dans les bureaux fermés depuis 4 jours. Par ailleurs, l'attitude tatillonne des autorités soudanaises provient du passage quelques mois auparavant, Goulette et Salel sont passés rapidement puis ont été crus perdus au Soudan, étant passés par Assouan sans prévenir. Les problèmes qui ont suivi - et dégénéré rn incident diplomatique - ont entraîné un renfort de la règlementation.
            
Pour alléger les problèmes administratifs, il est décidé de laisser l'appareil en transit, ce qui impose de redécoller avant que douze heures se soient écoulées depuis l'atterrissage. Pendant que l'équipage se rafraichit, les documents sont retrouvés et un court sommeil est possible. Réveillé à 01H00, l'équipage est sur le terrain à 01H50.

Mardi 19 avril : Le Caire - Assouan - Massaoua (2250 km)

Décollage dans la nuit à 02H40. Vol le long du Nil. Atterrissage à Assouan à 05H30 pour faire les pleins et vérifier le moteur, et à 07H30, décollage pour rejoindre la Mer Rouge dont le Farman longe la côte. Le survol de Port Soudan réveille le souvenir des difficultés survenues là en juin 1931. A 16H35, atterrissage à Massaoua.

Après réceptions et dîner, Philippe d'Estailleur-Chanteraine reçoit la visite d'Henri de Vilmorin, bloqué à Massaoua où il attend un bateau vers le sud depuis 4 jours qui est accepté comme passager jusqu'à Djibouti.

Mercredi 20 avril : Massaoua - Djibouti (600 km)

L'équipage accru d'Henri de Vilmorin se retrouve au terrain vers 05H30 pour embarquer. A l'issue d'un vol relativement court, arrivée à Djibouti vers 11H00.
            
Mercredi 20 au dimanche 24 avril : Djibouti

Pendant leur court séjour, Philippe d'Estailleur-Chanteraine aura des entretiens et fera un bilan de la situation et du comportement des fonctionnaires, administration et corps médical, notamment. Il souligne notamment l'absence entre Djibouti et Addis-Ababa, d'une ligne aérienne régulière qui devrait - à l'instar du chemin de fer - être franco-éthiopienne et à laquelle ne peuvent suppléer qu'imparfaitement les vols de liaison réalisés épisodiquement par l'équipe Corriger avec les Farman 192 et Potez 25 éthiopiens.

Le jeudi 21, une révision complète de l'appareil est réalisée; elle est suivie d'un dîner chez l'ambassadeur. Le vendredi 22, à 01H00, l'équipage est debout et rejoint le terrain. Le courrier destiné  à la première liaison aérienne Djibouti - Dakar est embarqué. Les cales enlevées, l'appareil prend de la vitesse, mais semble freiné. Freton aux commandes réduit les gaz au moment où l'appareil freiné plonge du nez avant de retomber sur la queue. Le terrain miné par l'eau des salines s'est affaissé. Le moteur est intact, mais l'hélice métallique est faussée.

Pendant que Philippe d'Estailleur-Chanteraine demande à Paris l'envoi d'une hélice de rechange, Mistrot se met au travail ... avec un marteau. Le samedi 23, l'hélice redressée est remontée et un essai effectué : le moteur tourne parfaitement ! ... et le départ est donc décidé pour le lendemain après consolidation de la piste.
  
La traversée est - ouest de l'Afrique, de Djibouti à Dakar du 24 au 27 avril 1932 ( # 8000 km en 3j 14h 23mn)

Dimanche 24 avril : Djibouti - Massaoua - El Obeid (2600 km)

Décollage de Djibouti à 02H40 avec un plein partiel pour éviter une surcharge sur un terrain qui reste inquiétant. Puis route vers Massaoua où l'appareil atterrit vers 06H30. Puis cap à l'est vers El Obeid où le Farman se pose à 16H30.
Ils sont accueillis par le gouverneur britannique qui souligne que le voyage est plus facile dans le sens inverse, car, "venant du Tchad, on trouve toujours le Nil" et évoque l'intérêt d'une liaison entre les colonies françaises et britanniques, évitant de dépendre d'autres puissances.

Lundi 25 avril : El Obeid - Fort Lamy (1700 km)

Décollage vers 07H30 en suivant les pistes vers El Fasher, puis un fort vent arrière pousse l'appareil vers Fort-Lamy où il atterrit vers 17H45 sur le terrain créé par la Compagnie Transafricaine où stationnent 2 Potez 25 Lorraine.
Par contre, aucune dépêche n'étant parvenue, et les cercles destinés à marquer leur passage à Abécher, puis Ati, n'ont motivé personne. Rien n'est prêt et l'équipage qui espérait poursuivre immédiatement vers Niamey se voit contraint de passer la nuit à Fort Lamy.

Le dîner sera aimable, mais la première rencontre avec le remplaçant du gouverneur, parti pour la France, laisse pour le moins à désirer. "Comment lui en vouloir? Il était si loin de ses questions et de la colonie qu'il avait sur le dos et des liaisons intercoloniales et d'une politique impériale ... et de tout ce pourquoi nous traversions l'Afrique."
Quant à la case des voyageurs, "il n'aurait fallu pour la rendre habitable que la nettoyer et l'entretenir... On eût aimé, mais peut-être est ce là l'amour immodéré d'un luxe superflu, y trouver de l'eau pour se laver et pour boire, des chaises pour s'asseoir, des lampes pour s'éclairer."


Mardi 26 avril : Fort Lamy - Kato - Niamey (1500 km)
 
L'équipage prépare le Farman tout en constatant le dénuement de la base de Fort Lamy. Décollage à 06H00 et survol du Nigéria britannique "l'un des pays les mieux exploités d'Afrique". Atterrissage à Kato, pour remise d'un pli au gouverneur général britannique. Accueil plus qu'aimable contrastant avec celui de Fort Lamy et retour au terrain à 13H00 pour décoller difficilement dans une fournaise. A 19H00 le Farman se pose sur l'ancien terrain de Niamey, puis rejoint le nouveau et excellent terrain où ils sont accueillis par le gouverneur Tellier.

Mercredi 27 avril : Niamey - Dakar (2200 km)

Lever à 03H00, arrivée au terrain à 04H00 et à 05H00 décollage à plaine charge après un réglage de soupapes. Vol le long de la ligne des terrains de secours organisés par les généraux Bouscat et Gama, avec un fort vent de nord-est. Survol de Bamako à 13H00. A la hauteur de Kayes (Mali), encore à 800 km de Dakar, la pompe à l'huile commence à donner des signes de faiblesse. Mais la première liaison Djibouti - Dakar est finalement réalisée vers 18H30.
  
Retour à Paris du 28 au 30 avril 1932 (#9000 km )

Jeudi 28 avril : Dakar - Port Etienne (810 km)

Malgré les sollicitations du Gouverneur Général Brévié, le Farman décolle à 11H55 dès le lendemain de son arrivée à Dakar pour une courte étape vers Port Etienne où il atterrit à 16H55 pour une soirée avec l'équipe de l'Aéropostale.
Même si la mission proprement dite se limitait à cette traversée africaine, il est clair que Philippe d'Estailleur-Chanteraine veut faire une démonstration au gouvernement sur l'ensemble du trajet depuis la métropole.

Vendredi 29 avril : Port Etienne - Rabat (1900 km)
            
            Décollage à 05H45, et traversée du Rio del Oro suivant la ligne de l'Aéropostale vers Rabat où ils parviennent vers 06H15, et sont reçus, comme l'année précédente, par Lucien Saint.

Samedi 30 avril : Rabat - Le Bourget (2100 km)

Fortes pluies durant la nuit, n'interdisant pas malgré tout un décollage délicat à 06H15 sur un terrain boueux et mal entretenu. Passage des Pyrénées à 12H30 et arrivée au Bourget à 18H55.
  
Le voyage transafricain de 1932
F.197 F-ALGK "Paris"