Les douaniers français qui inspectent le Farman 190 qui vient de se poser au Bourget ce lundi 5 août 1929 sont quelque peu surpris. La cabine est encombrée par des réservoirs d'essence d'une taille inhabituelle.
Mais ce n'est que le jeudi 8, une fois effectuée la préparation de l'appareil pour son départ que le pilote et ses deux camarades fournissent aux journalistes incrédules les premières explications qu'ils attendent impatiemment. Ils ont bel et bien l'intention de traverser l'Atlantique d'est en ouest avec l'avion de grand tourisme qu'est le Farman F.190 avec son moteur Gnome-Rhône Titan de 230cv, spécialement modifié et équipé pour ce voyage.
L'équipage
Lors de son passage à Paris, trois Suisses constituent l'équipage de l'appareil:
Oskar Käser est né le 17 juin 1907 à Horn am Bodensee. Il apprend le pilotage à Zurich avec Alfred Comte et obtient en 1926 son brevet de pilote de sport. En 1928, du 11 septembre au 29 décembre, il effectue un raid aux Indes comme second d’un pilote militaire, le lieutenant Imhof. Partis du terrain militaire de Dübenhorf avec le prototype du Comte AC-4, ils atteignent Bombay après un vol qui les a conduits successivement à Vienne, Sofia, Istanbul, Bagdad, Karachi. Âgé donc de 22 ans, il est l’instigateur du projet et le pilote attitré du Farman.
Kurt Lüscher est né le 30 septembre 1908 à Holziken (Aargau). A l’époque du vol, encore âgé de 20 ans, il est le financier de l'expédition et assume la fonction de mécanicien. Il n'est pas breveté, et n'a que récemment commencé à prendre des leçon de pilotage dans une école française. Il est diplômé de l'École Polytechnique de Zurich.
Alfred Tschopp ne participera pas au raid transatlantique. Mécanicien de la société Gnome-Rhône, il a préparé l'appareil. Présenté comme navigateur pendant le voyage européen, il quittera l'appareil à Lisbonne.
Le Farman F190 "Jung-Schweizerland"
Pour leur vol transatlantique, Käser et Lüscher auraient sans doute souhaité un appareil d’Alfred Comte, mais aucun n’avait le potentiel nécessaire. Ils choisirent alors un Farman 190.
L’appareil fut pris en compte par Käser et conduit à Dübendorf en juillet 1931.
Les c/n et s/n du Farman F 190 tout neuf ne sont pas connus. Il semblerait d'après sa période vraisemblable de mise en service (juillet 1929) qu'il puisse s'agir du F190 c/n 7140, s/n 21 initialement immatriculé F-AJEN.
Pour l'occasion, il est entièrement blanc et porte sur l'avant du fuselage son nom de baptême "Jung-Schweizerland" et sur l'arrière du fuselage son immatriculation suisse CH-245. Au départ de son raid, l’appareil pèse plus de 3 tonnes. Il emporte 2400 litres d'essence et un réservoir supplémentaire d'huile, ce qui est sensé lui donner une autonomie d'une cinquantaine d'heures. La durée de la traversée est estimée à 42 heures, valeur évaluée sur la base des éléments du vol Paris-Saigon de Moench et Burtin. Les réservoirs sont équipés d'un vide-vite, dispositif devant lui assurer une réserve de flottaison en cas d'amerrissage.
Par ailleurs, le carter moteur est caréné, et l'échappement et le réchauffage cabine sont supprimés. L'hélice est métallique.
S'il n'est pas équipé d'une radio, le Farman emporte par contre 180 kg d’équipements divers, dont un canot de sauvetage en caoutchouc, un appareil pour distiller l'eau de mer, ainsi que 6kg d’éclairage de détresse, de ceintures de sauvetage et de provisions. Les deux occupants ont prévu de revêtir des combinaisons caoutchoutées pour le vol.
De Paris à Lisbonne
Le jeudi 8 août, le Farman et ses trois passagers, supposés partir pour Lisbonne, décolle à 14H20 du Bourget ... et disparaît.
Aucune nouvelle d'eux le 9 août et les rumeurs vont bon train. Les observateurs les considèrent déjà comme perdus en mer en cas de tentative d'atteindre les Acores, d'autres plus prosaïquement supposent un accident dans les Pyrénées. Évidemment, il est toujours possible qu'ils aient fait un atterrissage d'urgence quelque part et n'aient pas jugé utile de prévenir.
Lefèvre, Assolant et Loti, alors en visite à Lisbonne, ne cachent pas leurs doutes sur le choix de l'appareil retenu pour cette traversée de l'Atlantique.
Le samedi 10 août néanmoins, dans l'après-midi, le Farman se pose sur le terrain d'Alverca près de Lisbonne. Ils auraient été retardés par une météo orageuse, mais n'ont pas eu de problèmes.
Il s'avère qu'ils ont en fait atterri le jeudi 8 à 17H20 à La Baule-Escoublac. Repartis le lendemain à 10H00, ils se posent à Cazaux à 12H13. Le samedi matin, ils décollent à 10H00 pour le Portugal, atterrissant à Lisbonne à 15H40. Posés par erreur sur le terrain militaire d'Amadora, ils reprennet leur vol pour le terrain international d'Alverca dont les mécaniciens les aideront pour les ultimes révisions et essais de l'appareil.
Ils resteront ainsi quelques jours à Lisbonne, menant des essais de l'appareil à Alverca. Ils précisent leurs intentions : survoler les Açores, puis rejoindre Halifax. Si dans un premier temps, certains comprennent qu'un atterrissage aux Açores est prévu, il s'avère rapidement que ce n'est qu'en cas de difficultés et que l'équipage entend rejoindre New-York, se posant néanmoins à Halifax pour refaire les pleins.
Le dimanche 18 août enfin, les prévisions météo sont favorables et le départ est envisagé pour le lendemain matin.
La tentative transatlantique
Le lundi 19 août au petit matin, l'équipage prend la route de l'aéroport. Sur la route, ils s'arrêtent dans un restaurant pour remplir leur thermos de café et acheter des sandwiches et autres provisions.
A l'arrivée sur le terrain, la météo est toujours annoncée belle jusqu'aux Açores, néanmoins le bouillard couvrirait ensuite une part importante de la côte américaine. Les deux aviateurs revêtent leurs combinaisons caoutchoutées dans lesquelles ils se font photographier avant de monter dans leur appareil. Tschopp qui reste leur remet un bout de bouchon en plaisantant sur l'aide éventuelle qu'il pourra offrir en cas d'amerrissage.
A 07H18 (Greenwich), le CH-245 lourdement chargé décolle pourtant sans difficulté du terrain de Juncal, près de Lisbonne, et prend la route des Açores.
A 170 miles à l'ouest de Lisbonne, l'avion est signalé par un vapeur allemand en route pour le Brésil. A 18H00 (Greenwich), le CH-245, son immatriculation bien visible tourne autour du village de Praia Victoria sur l'île de Terceira aux Açores, puis reprend sa route vers l'est. Apparemment tout va bien à bord, bien que cette heure de passage plus tardive que prévue trahisse le fait que l'équipage a probablement rencontré des vents contraires.
De New-York à Halifax, des observateurs attendent l'appareil. Sur le terrain de Roosevelt Field, le capitaine Lewis A. Yancey, navigateur et copilote du Bellanca "Pathfinder" qui a traversé en juillet l'Atlantique dans le sens inverse par un épais brouillard, prépare l'accueil des aviateurs. La dégradation de la météo et le brouillard épais le long de la côte semblent en effet devoir poser des problèmes. Selon ses calculs, le Farman devrait apparaître dans la soirée du mardi 20. Mais, la journée du mercredi 21 août commence sans nouvelles : force est de se rendre à l'évidence, l'appareil et ses deux occupants ont disparu dans le brouillard quelque part entre les Açores et Halifax.
A Lisbonne, Tschopp maintiendra quelque temps un espoir fondé sur les équipements de sauvetage de l'avion et remémorant des exemples antérieurs comme celui du Sopwith de Hawker.
La presse critiquera rapidement leur audace et leur inconscience compte tenu des échecs antérieurs de pilotes expérimentés.
Le 2 septembre, le Time conclura un entrefilet à leur sujet de sa rubrique Flight and Flyers par une phrase laconique :
"Total number of flyers lost trying to fly the Atlantic westward: 12."